Voyage Enchanteur au Festival des Musiques Sacrées de Fès
Par Salima Yacoubi Soussane. Photos de Nusrat Durrani.
C’est le matin, tu prends ton café en écoutant les infos et tu penses que rien ne va plus en ce bas monde… Comme Hiro Nakamura de la série Heroes, tu voudrais pouvoir te téléporter dans un monde meilleur. Un endroit où tu ferais le plein d’aventure, de culture et de musique… Alors fais un saut au Maroc en juin, au Festival de Fès des musiques sacrées du monde. Avec des musiciens et artistes venus du monde entier, cet évènement insolite t’embarque pour neuf jours et neuf nuits de découverte, d’émerveillement et de pur fun.
Le Royaume du Maroc, l’un des plus anciens au monde, a historiquement séduit de nombreux artistes. Avec ses traditions d’influences arabe, berbère, africaine et occidentale, le pays a inspiré les peintres Matisse et Delacroix, le grand couturier Yves Saint Laurent ou encore les écrivains de la Beat Generation comme Paul Bowles et William Burroughs.
Des musiciens aventuriers comme Jimi Hendrix, Ornette Coleman et les Rolling Stones, ont succombé aux rythmes marocains. Notamment les sons d’inspiration soufie de la musique gnaoua et joujouka. Aussi la longue relation entre le groupe U2 et le Maroc semble naturelle. Ses membres ont visité le pays en 1998 pour leur album culte ‘Achtung baby’. Plus récemment, comme un musée à ciel ouvert, la médina de Fès fut le décor de leur clip Magnificent (2007).
En effet, la médina fascine. Ici, tes sens s’ouvrent en cascade comme un essaim de fleurs d’oranger. Les rues surpeuplées de la cité antique sont pleines d’échoppes aux couleurs saturées. Les marchands présentent fièrement leurs parfums d’orient, leurs épices ou leurs djellabas. Et ce dédale de passages étroits finit souvent par ouvrir les esprits : Fès n’est-elle pas d’abord un centre historique d’échange – à la fois spirituel et culturel?
Du moins, le Festival de Fès en est la preuve. “Ré-enchanter le monde,” c’est le pari de son édition 2012. Un pari ambitieux mais particulièrement réussi!
Pour sa 18e année, le programme musical s’étend des chants soufis traditionnels aux incantations intimistes des soeurs Vahdat venues d’Iran, en passant par le vibrato de Joan Baez et les rythmes électro futuristes de Björk.
Chanteuse atypique, venant d’un monde irréel, Björk a visité la cité mystique en 1998. Depuis, elle est fan. Zeyba Rahman, directrice du Festival pour les Etats-Unis et l’Asie se souvient: “Avec Jon Pareles (critique de musique pop pour le New York Times), on était dans une maison près du Palais Jamaï, à une jam session privée (séance musicale improvisée, ndlr) quand on a vu cette jeune femme apparaître à l’entrée. Elle portait un tutu rose et un chapeau en fourrure de castor, en plein été fassi !! Et elle avait des chaussons roses avec des pompons. C’était drôle!”
Björk a fini par être une des têtes d’affiche de l’édition de cette année, probablement un des meilleurs crus du festival.
Cette édition fait même l’effet d’un cocktail hallucinogène ! Tu traverseras plusieurs étapes étonnantes avant d’atteindre le réenchantement. Du voyage dans le temps à la chasse au trésor en passant par la transe ou la rébellion. Transporté dans des situations inédites, ton champ de conscience se déploie. Tu entends des voix d’un autre temps, tu participes à des black-out collectifs et tu vois des mirages dans la médina. Tu finis aussi par te sentir proche du spectateur assis à tes côtés, quelque soit son origine, et prends davantage conscience de ta propre humanité.
1. Le voyage dans le temps
Dès l’arrivée, tu sautes sur un tapis magique pour voir défiler les toits de Fès, comme un rêve de pierre. Ici, “le passé est encore vivant” disait Paul Bowles. Mais sois rassuré, tu peux utiliser ton iPhone, BlackBerry ou tout autre appareil de survie!
Dans la médina, la cité antique (classée au patrimoine mondial de l’Unesco), l’aventure t’attend. Passées ses énormes portes médiévales, tu te retrouves dans ses chemins sinueux, éclairés à la lumière sépia. Le vent chaud et sec du XVe siècle y souffle toujours. Epoque où Léon l’Africain découvrait le monde sur les bancs d’Al Quaraouiyine, la plus vieille université du monde, et Fès était encore la capitale du royaume.
Et puis il y a le festival. Toutes les scènes du Festival de Fès sont d’anciens palais ou riads dans la médina. Initialement palais d’été du sultan Moulay Abd al-Aziz au XIXe siècle, le Musée Batha est l’épicentre du Festival. Les matinées sont dédiées à des débats sur l’état du monde. Puis des spectacles sont présentés l’après-midi sous un majestueux chêne centenaire.
Bab Al Makina, une porte monumentale bâtie en 1886 durant le règne de Moulay Al Hassan, a accueilli le spectacle d’ouverture du festival – un hommage unique au savant perse Omar Khayyam. Le réalisateur français Tony Gatlif a mis en scène les mots du poète: “Sois heureux un instant. Cet instant c’est ta vie”. Des chanteurs des pays bordant la route de la soie ont uni leur voix pour cette performance exclusive. Le décor minimaliste fut riche en symboles. Au centre, un cylindre suspendu tournait en continu, enveloppé d’un drap blanc qui dansait au gré du vent. Un clin d’oeil aux derviches tourneurs et à la philosophie soufie du poète persan. Et des chandeliers flottaient sur la scène, évoquant le faste des salles de réception princières. Comme Gatlif l’expliquait à MTV Iggy, “ce cadre évoque la vie des rois d’Andalousie. Ils recevaient lors de soirées très privées, les meilleurs artistes du monde”. Ainsi, la présence de l’épouse du roi du Maroc dans le public, la Princesse Lalla Salma, a insufflé un supplément de magie.
2. La Chasse au Trésor
Certaines nuits du festival se transforment en véritables chasses au trésor. Dans le labyrinthe de la médina, il faut trouver la performance de la soirée, nichée dans un des nombreux riads. Ce soir, c’est le chant soufi des soeurs Vahdat qu’il faut rejoindre. En suivant les flèches menant à leur concert à Dar Al Mokri, ton chemin croisera celui d’enfants qui jouent au football et de mendiants qui flottent comme des fantômes. Dans les ruelles prises en étau entre les hauts murs de terre ocre, des nuages d’encens s’échappent de fenêtres obscures. Des femmes voilées pressent le pas et des hommes élancés, comme ceux des publicités Calvin Klein, marchent fièrement… Mais ne t’attends pas à ce qu’ils te soufflent la direction. Les vrais trésors ne se donnent pas, ils se méritent.

Le son du “ney” sera un de tes meilleurs indices. Littéralement “roseau” en perse, cette flûte accompagne le souffle mystique des deux Iraniennes. Leur voix éthériques semble venir d’un lieu oublié…peut-être parce qu’en Iran, les femmes ne peuvent se produire qu’en privé.
Chaque voyage a son moment de grâce. Pour les festivaliers, c’était probablement cet instant de plénitude là. Un instant où la beauté rarement dévoilée de l’Iran a refait surface.
L’an passé, ce sont les chansons ancestrales de Terra Maire qui ont marqué le Festival.Un duo mère-fille, du sud de la France, chantant a capella en dialecte occitan. Sur le toit du riad “Le jardin des Biehn”, sous la lumière dorée de la lune, elles ont chanté des mélodies médiévales sacrées, et joué d’instruments ancestraux. Conquis par leurs voix surréelles, le public a plongé dans un court black-out. Un silence épais s’est installé jusqu’à ce qu’une vague de frissons traverse la foule. Une fois les esprits retrouvés, Sandrine, étudiante à Paris, me confie: “C’est précisément ce que j’aime à propos de ce festival. Des prestations qui ont le don d’arrêter le cours du temps! Cette soirée, c’est l’esprit même du Festival de Fès.”
3. La transe soufie et l’évanouissement de l’égo
Dans les jardins de Dar Tazi, toujours au coeur de la médina, une foule hétéroclite se presse aux nuits soufies (gratuites) – généralement après le concert du début de soirée. Tout le monde danse et bat des mains en accompagnant les rythmes soufis. Des familles fassies sur trois générations, des étudiantes parisiennes, des professeurs allemands, des artistes anglais, ils viennent tous ici pour atteindre un état de grâce ou d’extase. Entraînante et singulière, la musique soufie unit l’Orient et l’Occident. Et parce que le soufisme prône un islam pacifique, tolérant et anti-sectaire, ce courant spirituel reste une voie d’accès facile pour une culture musulmane souvent mal comprise.
L’intention de la musique soufie est de se rapprocher de Dieu à travers des danses et musiques rituelles. Plusieurs fraternités ou Tariqas les pratiquent toujours, comme les Issaouas, les Charkawas, ou les Tijanis (la communauté soufie de Youssou N’Dour). Chaque soir, une d’entre elles se produit, présentant une variation sur le thème de l’amour et du lâcher-prise.
Les rythmes soutenus et les percussions exaltées invitent l’esprit agité à ralentir et à se libérer à travers la danse. Le corps se met à se mouvoir d’avant en arrière, comme un pendule, jusqu’à ce que l’égo s’évanouisse et que l’extase s’ensuive. C’est cet état de contemplation qu’atteignent les derviches tourneurs en pivotant sur eux-mêmes. La main droite levée au ciel, la gauche vers la terre, leur danse est une prière qui permet de s’unir à Dieu.
D’autres parties du globe étaient également représentées à travers la musique soufie. On se souviendra de la performance du très respecté Mukhtiyar Ali du Rajasthan, en Inde. Il chante la poésie soufie de Kabir, poète mystique du XVe siècle. Sa voix pure et lumineuse fut à la hauteur des vers de Kabir, et a transporté l’audience avec ces mots:
“Je suis allé à la recherche du pire des hommes
Puis, lorsque j’ai examiné mon âme,
J’ai réalisé que personne ne pouvait être pire que moi
Pour avoir recherché le pire chez les autres”
ou
“Je chante et je joue, je divertis tout le monde
Je ne connais ni caste ni barrières religieuses”
Mukhtiyar représente la 26e génération d’une modeste communauté de musiciens rajasthanais. Des virtuoses qui ont su perpétuer la tradition orale du répertoire Soufiana Kalam. Cette forme particulière de musique soufie repose sur des paroles simples mais puissantes, permettant la communion divine, l’extase et le détachement total.
4. La rébellion avec Björk et Joan Baez
Dans un autre espace-temps et fidèle à son univers futuriste, Björk a atterri sur la scène de Bab Al Makina avec une robe faite de boules d’hélium bleu électrique et une énorme coiffe orange. Elle a chanté, accompagnée de quelques musiciens, de danseuses pieds nus et de projections d’images surréelles en arrière-plan, évoquant l’univers éco-sensible de son album Biophilia.
La fée islandaise a souri, chanté, chuchoté et charmé l’audience en roulant les “R” de “miracles”. Ses fans ont été comblés. Ceux qui ne la connaissaient pas sont restés bouche bée. L’hymne final, “Raise the flag” (“Hisse le drapeau”), a pressé le public a porter le drapeau de l’indépendance “higher and higher” (“plus haut et plus haut”). Des mots qui résonnent particulièrement dans le monde arabe.
“Le printemps arabe est aussi extraordinaire que d’avoir un président noir,” a dit Joan Baez le soir suivant. Vêtue d’une élégante robe noire et d’une écharpe rouge, la chanteuse et icône folk américaine âgée de 70 ans a produit le concert de clôture du festival. Toujours belle et généreuse, elle a rapidement créé une relation de proximité avec l’audience. Elle a raconté l’histoire de chaque chanson, évoquant son contexte et son combat. Elle a interprété “With God on Our Side” de Bob Dylan et a fini avec le classique “Imagine” de John Lennon – chaleureusement accompagnée par le public bien sûr. Elle a également incité les jeunes à prendre des risques, parce que “pour de petites victoires, on doit accepter de grandes défaites.” Venant d’une personnalité qui a dédié sa carrière à la lutte pour la paix et l’égalité, ces mots ne manqueront pas de faire leur effet!
5. Ré-Enchantment
Des backpackers de Hong Kong, des intellectuels d’Europe ou d’Amérique – ils ont tous fait le déplacement pour le festival. Hassan, vendeur de babouches dans la médina, a demandé à son ami Ali de lui garder son échoppe le temps d’un concert. Et Amine, jeune serveur au Café Clock, a permuté ses horaires de travail avec un collègue pour assister à une performance. Quelle que soit leur origine, ils ont tous fait le pèlerinage au Festival des musiques sacrées de Fès. Ils savent que l’expérience finira par les toucher et les enrichir.
———————-
Aussi, lors de ce séjour, tu auras écouté les méditations de musiciens venus des quatre coins du monde. Tu auras rencontré des érudits, des visionnaires et des personnalités de pays dont tu ne savais pas grand-chose. Au terme du voyage, une vision du monde bien plus personnelle et nuancée se met alors à prendre forme. L’Autre ou l’Etranger cessent d’être abstraits. Ils deviennent des gens avec des noms, des rêves et des sentiments.
“Je suis soulagée,” m’a dit une professeure américaine du Connecticut.“Soulagée de quoi?”, lui ai-je demandé.”En fait, je pensais que le Maroc était dangereux. Tous mes amis et ma famille s’inquiétaient pour moi. Vous savez, on entend tellement de choses sur les Arabes et les musulmans. J’aimerais maintenant inviter des musiciens marocains à parler à mes étudiants pour leur montrer un autre visage du monde arabe.
“Dans le même esprit, pour Omayyah Louisa Al-Shabab, ancienne élève de l’Université Américaine de Paris, “le festival est une très belle opportunité pour l’Occident et notamment la jeunesse occidentale de mieux connaitre la culture arabo-musulmane, et de la découvrir par elle-même.”
Faouzi Skali aurait été ravi de l’entendre. Le festival est né sous son impulsion. Il le conçoit comme un “Davos spirituel,” où la priorité revient à l’humain. Skali est un anthropologiste, un soufi, et un fervent optimiste. Son festival a été distingué par les Nations unies comme “un des sept héros du dialogue des civilisations”.
Ainsi, par sa richesse, sa générosité et sa faculté à réveiller les consciences, ce festival reste un moment de partage propice au réenchantement. Quand tu reviens chez toi, ton café du matin a un goût légèrement différent. Tu peux le déguster tranquillement, un peu plus rassuré sur l’état du monde. Le Festival de Fès est ancré dans le spirituel et le sacré. Pourtant ses neuf jours et neuf nuits permettent de croire en l’homme à nouveau.
Voulez-vous lire cet article en anglais? Vous voulez voir et en savoir plus? Consultez notre rapport spécial sur la scène musicale au Maroc, ici.


